Le métier · Leçon 3

Rappels et rallonges

Vous empilerez une deuxième chute sur une mise en place qui a marché, et vous y reviendrez plus tard depuis un contexte nouveau.

Le principe

Une mise en place, ça coûte cher. Vous passez vingt ou trente secondes à construire une scène, à poser un personnage, à dérouler un postulat, et vous obtenez une chute. Une seule. Le public rit, le moment passe, et vous repartez écrire une nouvelle mise en place depuis zéro. La rallonge et le rappel, c'est ce qui vous permet de tirer un deuxième, un troisième, un quatrième rire d'une matière que vous avez déjà payée.

Une rallonge, c'est une deuxième ou une troisième chute sur une mise en place qui a déjà atterri. Vous ne reconstruisez pas la scène, vous ne réexpliquez pas le postulat. Vous frappez un autre présupposé que la première chute a laissé traîner. Le public est encore en train de rire de la première quand la deuxième tombe, donc elle frappe un cerveau déjà ouvert, déjà de votre côté. Vous ne gagnez pas un rire neuf depuis zéro : vous dépensez le crédit que la première chute a déposé.

Le rappel étire la même idée sur toute la durée du texte. Vous plantez une phrase ou une image tôt, puis vous la ressortez plus tard dans un contexte nouveau. C'est le contexte nouveau qui fait marcher la chose : le public entend l'ancienne phrase, son cerveau dit « ah, encore celle-là », et cette reconnaissance est déjà un rire en soi, sous la nouvelle chute que vous y accrochez. La référence est privée. Vous et ce public précis avez partagé ce moment plus tôt, et maintenant vous vous faites un clin d'œil. C'est ce qui se rapproche le plus d'une blague entre amis dans un texte.

À l'échelle du texte entier, le rappel est un outil de planification. Vous décidez à l'écriture qu'une phrase de la troisième minute resurgit à la douzième, et vous construisez la blague tardive autour de cette résurgence. Un rappel clôt le texte, parce que revenir sur quelque chose qui a déjà marché est le dernier temps le plus fiable que vous ayez. Un rappel rattrape une blague qui a fait un bide, parce que renvoyer vers ce qui a fonctionné ramène la salle sous votre contrôle. Si la même phrase revient trois ou quatre fois, vous avez un gag récurrent, qui amplifie l'effet de blague partagée à chaque apparition.

Le juge note la construction. Un mot drôle tout seul, c'est de la chance. Une rallonge, c'est une deuxième couche visible. Un rappel, c'est un fil visible qui traverse toute la pièce. La différence entre « a eu de la chance » et « a construit quelque chose », c'est exactement ça : le lecteur voit-il l'architecture, ou juste le tranchant ?

Dans une blague

Exemple écrit pour cette leçon, même sujet dans les deux versions.

Avant (une mise en place, une chute, rien empilé dessus) :

« J'ai activé toutes les notifications de mon téléphone. Maintenant il m'envoie mon nombre de pas toutes les heures. Je ne ferai pas un pas de plus. Je reste planté dans ma cuisine, en slip, en colère contre un chiffre. »

Après (même mise en place, une rallonge, un rappel plus loin) :

« J'ai activé toutes les notifications de mon téléphone. Maintenant il m'envoie mon nombre de pas toutes les heures. Je ne ferai pas un pas de plus. Je reste planté dans ma cuisine, en slip, en colère contre un chiffre. Et à onze heures il m'écrit "seulement 340 pas", donc je fais l'aller-retour jusqu'à la salle de bain, ce qui n'est pas du sport : c'est une petite campagne militaire contre une mise à jour.

…[quatre minutes plus tard, autre sujet, autre contexte]…

Donc je vais à la salle de sport pour faire mes pas, la coach me demande comment je me sens, je lui dis "je suis en colère contre un chiffre", et elle me regarde comme si j'avais perdu la tête. »

Ce qui a changé : la mise en place de la cuisine porte maintenant une rallonge qui frappe un second présupposé (l'aller-retour jusqu'à la salle de bain n'est pas du sport, c'est une campagne) pendant que le public digère encore la première chute. Le rappel dépose la phrase « en colère contre un chiffre » dans une scène sans rapport (la salle de sport), où le public doit la reconnaître à nouveau, et cette reconnaissance est le rire. La mise en place a été écrite une fois et dépensée deux fois.

À vous

Prenez la blague que vous venez d'écrire pour le défi de ce soir. Lisez la mise en place à voix haute. Maintenant, écrivez une rallonge : une deuxième chute qui frappe un autre présupposé que la première a laissé traîner, sans réexpliquer le postulat. Puis, deux ou trois lignes plus loin dans le même texte, écrivez une phrase qui réutilise un mot ou une image précise de cette mise en place dans un contexte complètement différent. Vous avez dix minutes. Ne réécrivez pas la mise en place. Empilez dessus.

En une ligne

Rallongez la mise en place qui a marché. Rappelez-la depuis un contexte nouveau.

Écris la vanne de ce soirEnsuite : L'escalade et la saynète